Il y a des séries qui cherchent à vous happer par l’intrigue. Les Saisons, elle, vous attrape par quelque chose de plus ancien, plus têtu : la mémoire des étés, les silences qui durent plus longtemps que les promesses et cette manière qu’a la vie de faire et défaire les liens sans jamais vraiment les couper. En quatre épisodes pour quatre saisons, la mini-série d’Arte déroule trente ans d’un chassé-croisé amoureux entre Camille, Alexandre et Martin, avec pour centre de gravité une maison aux Sables-d’Olonne.
Et c’est là que Les Saisons réussit son plus joli tour de passe-passe : faire du mélodrame (le mot fait peur, donc il est utile) une forme de délicatesse. Une histoire de “mari, femme et amant” qui pourrait tourner au vaudeville de plage se transforme en chronique sensible, parfois gauche, souvent juste et presque toujours touchante.
Quatre épisodes, quatre dates et tout ce qui s’entasse entre les deux
Le dispositif est simple : une saison retrace un moment précis, et le reste est laissé hors champ, avalé par de longues ellipses. C’est un choix risqué mais payant : chaque épisode arrive comme une visite surprise, avec ses nouvelles cicatrices, ses habitudes, ses regrets et ce qu’on ne s’est pas dit depuis la dernière fois. Cette narration par “points d’étape” donne une intensité particulière aux scènes, comme si chaque regard portait un passif de dix ans. L’art des ellipses crée de vrais blocs d’émotion, concentrés, presque “compressés”.
Le premier épisode (été adolescent, 1991) est le socle : la timidité des premiers émois, la gêne, les phrases qu’on rate, le désir qui s’apprend en trébuchant. Ensuite, la série passe à autre chose et c’est précisément là qu’elle devient intéressante : elle ne raconte pas “tout”, elle raconte ce qui reste.
Rohmer en boussole, sans musée ni naphtaline
La comparaison avec Rohmer n’est pas un gadget : Les Saisons revendique cet héritage des Contes des quatre saisons ou une façon de filmer les sentiments comme des mouvements de marée, d’écouter les personnages parler (beaucoup) pour masquer ce qu’ils sentent (encore plus).
Mais la série n’est pas un pastiche “cinéphile pour cinéphiles”. Elle prend Rohmer comme une grammaire, pas comme une religion. Le cadre balnéaire, l’Atlantique, les retours au même lieu : tout cela fabrique une impression de rituel. On y revient comme on revient à une vieille chanson : pas parce qu’elle est parfaite mais parce qu’elle a enregistré quelque chose de vous.

Un mélodrame… et tant mieux
Le mot “mélodrame” est souvent utilisé comme une remarque. Ici, c’est un programme. Les Saisons assume la romance, l’excès intime, les nœuds affectifs, les maladresses, parfois même une forme d’affectation dans les dialogues. Et c’est précisément ce qui la rend singulière : à l’heure où beaucoup de séries se ressemblent (même tempo, mêmes enjeux, mêmes twists), celle-ci ose être “dépareillée”, au risque de faire lever un sourcil aux spectateurs allergiques aux phrases un peu trop écrites. On peut tiquer devant des dialogues très étudiés et des névroses un peu précieuses… mais derrière, il y a une sincérité désarmante et de vrais moments de grâce. Et c’est exactement le paradoxe : Les Saisons n’est pas “cool”. Elle ne cherche pas l’ironie protectrice. Elle s’expose. Elle s’autorise le cœur.
Des acteurs qui tiennent la vague (et parfois la sauvent)
La série est portée par Stéphane Caillard, Lucas Bravo et Abraham Wapler, trio central dont l’équilibre fait beaucoup : l’un solaire, l’autre plus ombrageux et Camille au milieu, non comme un “enjeu” mais comme une personne qui grandit, choisit, renonce, revient, repart. Saluons la force de Stéphane Caillard et l’harmonie du duo masculin.

Au-delà des débats, un fait demeure : Les Saisons est une série qui repose sur la micro-émotion, sur des inflexions, des silences, des corps qui trahissent. Et là, elle est rarement prise en défaut.
Ajoutez des seconds rôles bien choisis, dont Géraldine Pailhas (et Nicolas Maury lui-même), qui apportent de la douceur et une forme de continuité familiale.
Ce que la série raconte vraiment : la fidélité… aux contradictions
Le triangle amoureux n’est pas un “concept”, c’est une forme de vie : chacun aime à sa manière, chacun ment un peu, chacun se protège comme il peut et personne n’est totalement coupable ni totalement innocent. Cette égalité morale (rare) donne à la série une élégance classique : elle regarde ses personnages avec une attention qui n’excuse pas mais qui comprend.
Et puis il y a quelque chose de très français (au meilleur sens du terme) : une histoire de sentiments où l’on se débat davantage avec ce qu’on ressent qu’avec ce qui “arrive”. C’est moins une série d’événements qu’une série de retours. Et, oui, ça peut sembler “modeste”. Mais c’est une modestie travaillée, tenue, maîtrisée.
Le (petit) caillou : un dernier épisode qui file un peu trop vite
Le dernier épisode donne parfois le sentiment de cocher des cases, de resserrer trop vite ce que les ellipses avaient patiemment construit. La contrainte des quatre épisodes (quatre saisons : l’idée est belle, la règle est dure) finit par se voir.
Est-ce que cela abîme la série ? Non. Mais cela empêche peut-être Les Saisons d’atteindre ce luxe suprême : laisser traîner les choses, accepter l’inconfort, ne pas refermer toutes les portes. Un peu plus d’air, un peu plus de temps : c’est tout ce qu’on lui demanderait. Le reproche est presque un compliment.
Les Saisons est une mini-série délicate et attachante, qui préfère la justesse aux effets, la durée aux coups d’éclat et la complexité des sentiments à la mécanique dramatique. Elle a, comme certaines amours, ses défauts visibles mais aussi ce charme rare qui fait qu’on y revient.
